Aime Michel III
Francois Riviere
Aime Michel I
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Aime Michel III
Charles-Noel Martin
Francois Richaudeau
Robert Amadou
Claude Thomas
ADIEU A JACQUES BERGIER:

Le 22 novembre dernier, Jacques Bergier dit à sa secrétaire (Janine Modlinger): "Inutile de venir demain", rentra chez lui, sachant ce qu'il avait à faire, se recueillit et mourut.

La concierge qui s'occupait de son petit ménage le trouva le lendemain matin dans son lit, apaisé et souriant, ses yeux de myope à jamais fermés sur l'Indicible qui fut l'unique pensée de son esprit prodigieux.

Que Bergier ait été l'un des génies de ce temps, seuls le savent ses amis, ou du moins ceux qui l'ont bien connu. J'étais l'un de ces trois ou quatre amis. Son départ me bouleverse, mais je n'éprouve pas le chagrin qu'en partant nous laissent ceux que nous aimons, et dont comme tout homme de mon âge, j'ai appris à connaître le goût amer. Non. Aucun chagrin. Je sais que cette âme d'enfant, juif orthodoxe et mécréant, n'a pu que reconnaître ce qu'il avait toujours cherché dans la lumière du suprême instant.

Au camp de la mort de Neue Bremme, déjà, il avait entrevu cette lumière. Pendant trois jours, tout nu dans la glace de l'hiver allemand, ses tortionnaires l'avaient fait tourner dans le camp, chargé d'une espèce de lourde croix. Lui qui riait de tout, je ne l'ai jamais entendu parler de Jésus qu'avec respect. Il avait connu dans son âme et sur ses étroites épaules de juif de synagogue le poids affreux du supplice et de la haine.

UN JAILLISSEMENT D'IDEES NEUVES

Le soir de sa mort, la radio annonçait la disparition d'un grand de la littérature: n'avait-il pas, avec Pauwels, écrit le seul livre d'idées depuis le XVIIIe siècle, qui ait dépassé le tirage de quatre millions d'exemplaires dans à peu près toutes les langues du monde? Cependant, j'ose le dire, aucun de ses livres ne donne même de très loin, l'idée de ce qu'il fut. Il était, comme il l'a lui-même écrit, un "aveugle de style", ne voyant "aucune différence entre Paul d'Ivoi ou Jules Verne, et Balzac". Il n'était pas un écrivain. Il était un esprit profond, paradoxal, sarcastique, formidablement érudit, un jaillissement perpétuel d'idées neuves, provocantes, contradictoires, muni d'une foule de dons qui n'appartenaient qu'à lui seul, et qui disparaissent avec lui.

Pauwels a fait de lui un portrait éblouissant dans "Blumroch l'admirable". Le livre n'est rien, du début jusqu'à la fin, que la conversation de l'auteur avec Blumroch-Bergier au cours d'un repas, un seul. Bergier, l'ayant lu, n'était qu'à demi-content, et vraiment le lecteur se demande pourquoi, surtout compte tenu du sous-titre, qui laisse entendre que Blumroch appartient à un type d'humanité supérieure! Et cependant Bergier avait sa raison de ne pas être satisfait: car le livre de Pauwels (et comment aurait-il pu en être autrement ?) ne rapporte que les propos D'UN seul repas (reconstruit il est vrai avec le talent que l'on sait). Seulement TOUS les repas avec Bergier auraient pu donner la matière d'un tel livre !

DES REPAS PLEINS DE SAVEUR

Puis-je rapporter quelques souvenirs ? Un jour, je prends avec moi, pour un de ces dîners dans un snack des Champs-Elysées, un ami d'Amérique, mathématicien, spécialiste de l'informatique avancée, qui étudie actuellement la mise en connexion des capacités (programmes et mémoires) d'une centaine de gros ordinateurs des pays scandinaves à la Californie, avec "teleconferencing intemporel" d'autant de spécialistes. Bergier se fait expliquer l'opération, qu'il comprend en quelques minutes en mangeant des nouilles arrosées de Coca-Cola ; il était d'ailleurs déjà au courant. Puis il se met à poser des questions et à proposer des idées. Les idées étaient tellement neuves, simples, paradoxales, que le spécialiste, abasourdi, sort un petit magnétophone de poche et se met à enregistrer. Cela dura jusqu'à minuit. Alors Bergier regarda sa montre, et nous dit qu'il avait un rendez-vous (à minuit!). Pouvions-nous le déposer en taxi à tel endroit ?

Un peu plus tard nous le regardions disparaître dans la foule, traînant son énorme porte-documents bourré de revues scientifiques russes, allemandes, tchèques, que sais-je encore ? Il lisait toutes les langues occidentales "sauf le hongrois et le finlandais".

- Il doit être fatigué ? me demanda mon ami.
- Pensez-vous ! Ce n'est pour lui qu'un repas ordinaire !

Combien de fois ai-je vu se répéter avec lui la même scène ! Et pas seulement à propos de sciences. Un jour, notre hôte fut un cinéaste éminent qui venait de présenter un documentaire sur la Crête. Dès les hors-d'oeuvre, lui aussi, qui connaissait pourtant la Crête et son histoire comme sa poche, prenait des notes, se reprochant, quand Bergier s'arrêtait un peu non pour souffler mais pour manger ses nouillles, de ne l'avoir pas rencontré AVANT.

Depuis l'âge de 4 ou 5 ans, il lisait quatre ou cinq livres par jour, en plusieurs langues. Je l'ai souvent regardé lire: un livre lui prenait environ vingt minutes. Le plus étonnant est qu'il se rappelait tout: on trouve des erreurs dans ses livres, non des erreurs de mémoire, mais de lecture. Comme il le remarquait d'ailleurs avec humour, son pourcentage d'erreurs était du même ordre que celui des livres scientifiques.

Mais laissons là l'aspect phénoménal de son personnage. Si je parle de lui dans ce journal, ce n'est pas pour cela. D'ici la fin du siècle, l'ordinateur nous dispensera de cette utilisation particulière de l'esprit, que connaissaient déjà certains hommes de la Renaissance et de l'Antiquité.

UNE SIMPLICITE D'ENFANT

Ce qui distinguait Bergier entre tous les hommes extraordinaires que j'ai connu, c'était sa simplicité d'enfant, sa pureté, son innocence, son absence de toute méchanceté. C'était surtout, ceci étant sans doute la source de cela, le secret de sa vie spirituelle. Il ne parlait des grands mystères de l'être qu'avec circonspection, et même se taisait alors, lui, l'intarissable. Il parlait à son vieux père (à qui il n'aura que peu survécu) comme un écolier respectueux. "Allô, papa ?", lui téléphonait-il, et l'on s'étonnait de la déférence et de la tendresse que prenait alors sa voix rocailleuse. C'était la seule occasion on l'on pût deviner un peu de ce que j'appelle le secret de sa vie spirituelle, que lui seul connut.

Car il vivait et pensait seul. Il laissait ses amis dans la foule et rentrait chez lui. Certes il a feint de raconter sa vie, mais en cachant sa vérité derrière d'énormes vantardises qu'il eut souri de nous voir prendre pour argent comptant. Un jour, j'entrai dans son bureau alors qu'il dictait: "Ne nous affolons pas, me dit-il, je suis en train de rédiger ma dix-huitième biographie apocryphe." J'écoutai. Il expliquait comment il avait dévoilé en Allemagne même la supercherie de l'incendie du Reichstag. Ne nous affolons pas !

LE MONDE SERAIT DIFFERENT...

Le vrai Bergier, alors, où était-il, derrière toutes ces biographies apocryphes ?

Lui seul le sait, et Celui qui sait tout. Et en partie aussi, pour le plus superficiel, ceux qui lui décernèrent les décorations dont il était couvert, médaille de Héros de l'Union soviétique (*), Légion d'honneur, les plus hautes distinctions américaines et anglaises. Il était l'un des hommes les plus décorés du monde. Les journaux français ont peu parlé de sa mort. Les journaux américains ont consacré des colonnes à ses faits de guerre.
Mais tout cela, c'était encore le Bergier visible, superficiel. Le vrai Bergier, c'était celui du silence, celui qui, rentré seul le soir dans son capharnaüm de livres où il se retirait, cherchait le centième nom du saint Béni-soit-il, comme il disait parfois, très rarement. Je le répète, ses nombreux livres ne le révèlent pas. Il est mort en emportant son secret, parce que son secret n'appartenait pas aux hommes.

De lui, il ne reste que le sillage éblouissant des idées que semait sa conversation incomparable. Ceux-là seuls qui l'ont entendu savent que le monde serait plus méchant, plus absurde, plus défiant encore de l'avenir, plus malheureux. Car il était le contraire de tout cela. Il n'a jamais eu peur de la mort qui nous l'enlève. Non parce qu'il était stoïque, quoiqu'il le pût. Mais parce qu'il savait que la mort n'est qu'une péripétie de notre mystérieuse destinée.

Hebdomadaire "France-Catholique-Ecclesia", n° 1670, 15 décembre 1978.

"Qui n'a plus qu'un moment à vivre n'a plus rien à dissimuler."
(introduction à l'autobiographie de Jacques Bergier)

((*): vraisemblablement erreur de la part d’Aimé Michel: seuls quatre français de l’escadrille d’aviation Normandie-Niemen (et plus récemment le spationaute Jean-Loup Chrétien) ont mérité de la plus haute distinction honorifique soviétique, (source « Quid »), « équivalente » à la Légion d’honneur française. Lire plutôt « Croix de la vaillance polonaise ». A noter au passage qu'Albert Mirlesse (Officier dans l'ordre de la légion d'honneur), associé de Jacques Bergier dans la société de "chasseurs de têtes" et transferts de technologies "Recherche et Technique", fut l'un des membres de Normandie-Niemen (faite Compagnon de la Libération à titre collectif):
capitaine au Deuxième Bureau de la France Libre à Londres de 1940 à 1942, Mirlesse fait accepter facilement par de Gaulle le projet de l'escadre franco-russe Normandie-Niémen. Fils de deux émigrés juifs russes, il parle couramment la langue de Pouchkine, et négocie donc directement avec Staline pour ce projet. Il part pour Ivanovo (nord de Moscou) fin 1942 avec le grade de commandant pour organiser l'arrivée locale française, malgré d'anciens problèmes pulmonaires - surnommé alors "l'obstination faite homme"). Riche armateur et industriel (Le prix Albert Mirlesse récompense les innovations dans le domaine des aérosols, l'intéressé ayant dirigé le développement de ceux-ci dans les pays de l'est depuis la russie) basé sur le territoire helvétique après guerre, passionné de régates nautiques, il devient notamment le mécène genevois du syndicat "Milène II" dans l'Admiral's Cup de 1973. Il meurt à Genève le 12 avril 1999, agé de 87 ans. Officier de réserve dans l'armée de l'air française, il est le co-auteur de ''Étude des programmes d'investissements en matière d'éducation: Viêt-Nam -(mission), octobre-novembre 1963-" en 1964 pour l'UNESCO.)


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de Charles Fort.
II
"Je crois que l'on nous pêche..."
Alphonse Lenormand
01 Janvier 2008